La lutte contre l’antisémitisme à Bruxelles

Dans un Etat de droit comme la Belgique, il n’est pas acceptable que certains juifs n’osent pas porter la kippa ou cachent leur étoile de David de peur de se faire insulter ou agresser, que les deux écoles juives bruxelloises soient bondées parce que de nombreuses écoles publiques sont désertées, de voir son école, son mouvement de jeunesse, son centre communautaire, sa synagogue, devoir être protégés par l’armée, par la police parce que la Communauté juive est menacée.

Or, c’est une réalité quotidienne à Bruxelles, capitale de l’Europe, et il faut que cela change enfin.

Ma question vise à revenir sur les mesures prises par le Gouvernement bruxellois, dans le cadre de ses compétences, pour lutter efficacement contre l’antisémitisme.

Demande d’explication de M. Marc LOEWENSTEIN, Député bruxellois DéFI, à M. Rudi VERVOORT, Ministre-Président du Gouvernement bruxellois, chargé du Développement territorial et de la Rénovation urbaine, du Tourisme, de la Promotion de l’Image de Bruxelles et du Biculturel d’Intérêt régional, et à Mme Nawal BEN HAMOU, Secrétaire d’Etat, chargée du Logement et de l’Egalité des Chances.

Concerne : La lutte contre l’antisémitisme à Bruxelles

Alors que la déclaration de politique générale de la Cocof, définit la discrimination par tous les « racisme, xénophobie, sexisme et discriminations de genre, antisémitisme, islamophobie, romophobie, pauvrophobie, grossophobie, négrophobie, homophobie ou encore transphobie, notre déclaration régionale reste beaucoup plus générale en s’engageant à lutter « contre toute forme de violence et de discriminations ». Il est par ailleurs précisé des deux côtés qu’il sera développé « une logique intersectionnelle dans l’analyse et le traitement des discriminations, certains publics subissant (…) le croisement ou l’accumulation de facteurs discriminatoires ».

Est-ce que à dire que la lutte bruxelloise contre le racisme et les discriminations se focalisera sur les publics accumulant plusieurs facteurs de discrimination au détriment d’autres ? Pour ce qui me concerne, chaque victime de racisme, d’antisémitisme, de xénophobie, de discrimination doit être la priorité du Gouvernement. Il ne peut y avoir de concurrence entre les victimes. L’autorité publique, l’Etat de Droit, se doit de protéger les droits et libertés individuelles de tous les citoyens. Et nos institutions bruxelloises ont bien évidemment un rôle à jouer au regard de leurs propres compétences.

Par ailleurs, afin de lutter efficacement contre toutes les formes de racismes, d’antisémitismes, de xénophobies et de discriminations, nous ne pouvons utiliser la même recette pour résoudre toutes ces manifestations de haine. Nous nous devons, par ailleurs, d’identifier au mieux leurs origines.

Mon propos ne vise certainement pas à dire qu’il faut chacun lutter dans son coin. Il vise plutôt à dire que, à côté du modèle de cohabitation et de vivre/faire ensemble que nous défendons, nous devons user d’outils concrets et ciblés pour lutter contre chacune de ces manifestations de haine.

En tant que pouvoirs publics, nous nous devons également, dans un souci de bonne gouvernance, d’évaluer les politiques menées et adapter le cas échéant nos actions pour relever de manière efficiente ces défis importants pour notre démocratie.

A côté des « Assises contre le racisme » en préparation du côté de la présidence, le sujet de la lutte contre le racisme et les discriminations a déjà fait l’objet de plusieurs débats au sein de notre Parlement. J’aborderai ici plus particulièrement la problématique de l’antisémitisme.

Au niveau des statistiques, avec ses 74 incidents, l’année 2019 s’inscrit légèrement au-dessus de la moyenne des dix dernières années qui est à 73. Le nombre d’incidents « record » connus en Belgique pour les années 2009 (109 signalements) et 2014 (109 signalements) s’expliquait principalement par l’importation du conflit israélo-palestinien dans nos rues lors des opérations « Plomb durci » en 2009 et « Bordure protectrice » en 2014. En 2019, c’est Bruxelles qui était la plus touchée avec 18 incidents, contre 5 recensés à Anvers. 13 incidents ont été recensés dans le reste de la Flandre et 7 répertoriés en Wallonie. Par ailleurs, 31 signalements ont été relevés dans les médias (sites internet, réseaux sociaux, presse). Ces chiffres proviennent du site Antisemitisme.be qui croise ses données avec UNIA. Pour se faire une idée de la situation, il faut regarder l’évolution sur plusieurs années afin d’observer la tendance.

Tout comme pour les autres cas de racisme et de discrimination, une photographie exacte est impossible à réaliser car, bien évidemment, toutes les victimes ne se manifestent pas. Par ailleurs, les signalements provenant d’internet sont plus nombreux que ce qui est publié.

Au-delà des chiffres, il est important de voir d’où vient l’antisémitisme aujourd’hui afin de mieux le combattre.

Le Vif du 5 novembre dernier a publié un entretien portant sur « L’antisémitisme des jeunes à Bruxelles ». Pour résumer, selon une étude publiée par la Fondation Jean-Jaurès et menée par Joël Kotek et Joël Tournemenne, chercheurs au Centre européen d’études sur la Shoah, l’antisémitisme et les génocides (Ceesag), entre 2018 et 2019, sur 60 écoles secondaires tirées au sort sur les 115 établissements francophones de la Région bruxelloise, 38 établissements, tous réseaux et filières confondus, ont participé à l’enquête, ce qui représente 1.672 jeunes de 16 à 22 ans. Sans entrer dans les détails, les jeunes musulmans francophones de Bruxelles auraient trois fois plus de préjugés antisémites, homophobes et sexistes que les athées. Selon les auteurs, si d’autres facteurs tels que l’image de soi, le sexe, l’origine sociale ou encore le parcours scolaire entrent en ligne de compte, le facteur religieux prédomine les autres, sans pour autant les annuler.

Cette étude, soutenue par la Fédération Wallonie-Bruxelles, a été réalisée 9 ans après l’étude « Jong in Brussel », financée par le gouvernement flamand et menée par une plateforme interuniversitaire sous la direction du professeur de la VUB Mark Elchardus. Cette étude flamande montrait qu’environ la moitié des élèves musulmans des 32 écoles secondaires bruxelloises flamandes sondées (1.223 élèves, dont 48 % de musulmans) validait quatre thèses correspondant aux clichés antisémites les plus répandus : « la plupart des juifs pensent être meilleurs que les autres », « la plupart des juifs incitent à la guerre et reportent la faute sur les autres », « la plupart des juifs veulent tout dominer », « quand on fait des affaires avec les juifs, il faut veiller à ne pas se faire rouler ». Il apparaissait que 38 % des catholiques pratiquants partageaient ces préjugés.

La référence à ces deux études ne vise aucunement à stigmatiser une communauté ou une religion. Elle ne vise pas non plus à nier les autres origines de l’antisémitisme.

Si l’on ne peut nier qu’il y a :
- des antisémites « classiques »,
- des antisémites qui se cachent derrière leur antisionisme,
- des antisémites 2.0 de toutes origines qui pullulent sur la toile et ne sont pas avares de commentaires antisémites et négationnistes sur le réseaux sociaux, que ce soit via des pseudos ou à visages découverts,
- des antisémites d’extrême-droite comme le propriétaire (depuis lors condamné) d’une maison arborant ostensiblement des symboles nazis à Keerbergen, comme le salut nazi d’un militant et le pick-up arborant des symboles nazis lors de la manifestation du Vlaams Belang du 27 septembre dernier…,
il est aussi important de relever que, pour ne parler que des cas les plus graves, les 16 juifs assassinés ces dernières années, en France et en Belgique, l’ont tous été par des jeunes musulmans radicalisés. Parmi eux, il y a évidemment les 4 victimes de l’attentat du Musée Juif de Belgique qui a choqué toute la classe politique, classe politique qui a réagi notamment en renforçant la sécurité des bâtiments communautaires juifs.

Si cette protection est malheureusement bien nécessaire, elle ne date pas d’hier et cela reste préoccupant de voir son école, son mouvement de jeunesse, son centre communautaire, sa synagogue, devoir être protégés par l’armée, par la police ou par un service de gardiennage lors de toutes ses activités. C’est encore plus préoccupant que les deux écoles juives bruxelloises soient bondées parce que de nombreuses écoles publiques sont désertées par les jeunes juifs. Et c’est particulièrement préoccupant que certains n’osent pas porter la kippa ou cachent leur étoile de David de peur de se faire insulter ou agresser. Or, c’est une réalité quotidienne à Bruxelles, capitale de l’Europe, et il faut que cela change enfin.

Si nous ne disposons pas d’une baguette magique, nous disposons néanmoins de leviers pour lutter contre le racisme et l’antisémitisme.

En réponse à question d’actualité du 3 juillet dernier, le Ministre-Président précisait les actions concrètes menées par le Gouvernement bruxellois pour lutter contre l’antisémitisme. Parmi elles, les soutiens aux projets du Musée juif de Belgique (« Let’s meet a Jew »), au Centre communautaire laïc juif (« Croire ou pas »). Ces projets s’ajoutent aux initiatives soutenues de manière plus générale dans le cadre de la prévention et la gestion de la polarisation. Pour la promotion de l’interculturalité ou de la lutte contre la radicalisation, le Ministre-Président précisait que le soutien global aux associations s’élève à 2.336.000 euros. Le dispositif des agents contractuels subventionnés (ACS) représente 1.260.000 euros et l’appel à projets, 1.300.000 euros. Il évoquait aussi des formations sur le radicalisme violent proposées par BPS et l’ERAP aux acteurs communaux et régionaux comportent un module sur les théories du complot, au cours duquel la question du « complot juif » est déconstruite avec les participants.

J’en viens à mes questions :

  • Quelle est la position du Gouvernement par rapport aux conclusions de l’étude portant sur l’antisémitisme des jeunes à Bruxelles ?
  • Certaines actions du Gouvernement ont été citées dans ma question, prévoyez-vous de renforcer ou adapter vos actions au regard des conclusions de cette étude ?
  • S’il est important de promouvoir le vivre et le faire ensemble et la tolérance de manière générale, des projets ciblés sont-ils prévus pour déconstruire les préjugés spécifiques aux groupes de victimes pris individuellement. Il me paraît important de bien nommer et cibler les problèmes pour les résoudre. Qu’est-ce qui est fait en ce sens par le Gouvernement ? Quels en sont les résultats ?
  • Une évaluation des actions menées par la Région pour lutter contre l’antisémitisme est-elle réalisée ?
  • Enfin, en janvier dernier, la Première Ministre de l’époque Sophie Wilmès annonçait la création d’une conférence interministérielle chargée de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, le sujet devait être abordé le 19 février dernier en Comité de concertation, qu’en est-il ? Quelle a été l’attitude du Gouvernement bruxellois en la matière ?

Je vous remercie pour vos réponses.

Marc LOEWENSTEIN


Pour découvrir le compte rendu des débats, cliquez ici et choisissez la Commission de l’Egalité des Chances du 1/12/2020. Il est disponible quelques jours après la date du débat.