Assises contre le racisme et lutte contre l’antisémitisme

A l’occasion des "Assises contre le racisme" organisées par le Parlement bruxellois, j’ai eu l’occasion d’intervenir pour aborder les enjeux de l’antisémitisme.

L’occasion de rappeler notamment sa spécificité, ses origines, ses manifestations concrètes, mais aussi pour rappeler l’importance d’établir le bon diagnostic et ne pas fermer les yeux face à certains constats qui dérangent.

Enfin, j’ai rappelé qu’il n’y avait pas de hiérarchie à établir entre les crimes de haine, que chacune de ses expressions doit être condamnée fermement et par tous.

Je tenais à remercier tous les intervenants et intervenantes pour leurs interventions. Elles sont toutes importantes mais j’aimerais revenir, parce qu’on en parle ici pour la première fois dans ces Assises, plus particulièrement sur celles d’Ina Van Looy, d’Emmanuelle Einhorn et de Sacha Guttmann concernant l’antisémitisme. Je sais que vos interventions ont été ajoutées au programme dans un second temps, c’est regrettable, mais c’était essentiel de pouvoir parler bien évidemment concrètement de l’antisémitisme dans le cadre de ces Assises.

L’antisémitisme a une longue histoire qui lui est propre et resurgit – en mutation constante – dans le discours idéologique, politique, économique et théologique.

Si le racisme et l’antisémitisme sont deux modalités de rejet de l’autre et d’exclusion, il s’agit de phénomènes idéologiques dont les histoires se croisent sans se confondre et qui mettent en jeu des logiques en grande partie différentes.
Alors que les discriminations à l’emploi, au logement ou encore le délit de faciès touchent surtout les personnes d’origine africaine ou maghrébine, l’antisémitisme a tendance à s’exprimer différemment : discours de haine – on l’a encore vu dernièrement lors de la dernière grande manifestation pro-palestinienne à Bruxelles –, harcèlement, menaces, dégradations de bien, cyber-violences via les réseaux sociaux, agressions, mais aussi, meurtres, je pense aux attentats contre l’école juive Ozar Hatora à Toulouse, contre l’Hypercasher à Paris, mais aussi aux meurtres antisémites de Sarah Halimi et de Mireille Knoll, également à Paris, et, bien évidemment, sans oublier tous les autres, à l’attentat contre le Musée Juif de Belgique qui a fait 4 morts à quelques centaines de mètres de notre Parlement.

Aussi, on constate que la probabilité qu’un Juif se fasse interpeller parce que juif diminue depuis quelques années, exception faite des Juifs orthodoxes, du fait que ceux-ci cachent de plus en plus leur judaïté dans l’espace public, Sacha Gutmann l’a rappelé notamment dans le cadre universitaire. Il est aussi important de dénoncer le fait qu’il y a des quartiers à Bruxelles où il n’est pas bon de porter une kippa. Or, il est inacceptable que des citoyens belges doivent faire profil bas, cacher une part de leur identité pour préserver leur sécurité.
Nadia El Yousfi se demande si justement les Juifs ne devraient pas dire qu’ils le sont pour en discuter… Sa question m’interpelle quelque peu en ce sens qu’on n’en demande pas autant à un chrétien, à un bouddhiste ou à un homosexuel ? Je ne pense pas que l’on doive justifier ou expliquer le fait d’être juif, idem pour les chrétiens, bouddhistes ou homosexuels sans oublier les autres.

Autre élément préoccupant : aujourd’hui, les professeurs de certaines écoles se sentent particulièrement désarmés lorsqu’ils doivent enseigner l’histoire de la Shoah ou aborder l’antisémitisme, certains élèves faisant l’amalgame avec le sionisme ou alors s’exaspérant qu’on parle encore de ces juifs et de la Shoa alors que c’était il y a 80 ans.
Le travail pédagogique de “La Haine je dis Non” que certains ont découvert ici est en ce sens remarquable. D’autres initiatives existent : les ateliers du Musée juif de Belgique, les formations organisées par la Maison Anne Frank via le Centre d’autoformation et de formation continuée, le CEJI ou Démocratie ou barbarie ainsi que la Kazerne Dossin. Mais elles restent insuffisantes.
Pour ce qui concerne cet enjeu important dans les écoles, mes collègues Joëlle Maison et Christophe Magdalijns ont déposé une proposition de résolution au Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles avec des demandes concrètes pour lutter contre l’antisémitisme dans le domaine de l’enseignement. J’espère qu’elle sera largement soutenue et suivie d’effets.

Tout ceci dit, distinguer l’antisémitisme du racisme ne veut pas dire les opposer et encore moins établir une hiérarchie dans l’importance qu’on leur accorde ou la gravité qu’on leur attribue, d’autres l’ont également dit. Leurs manifestations doivent bien entendu être sanctionnées avec la même détermination.

J’ai interrogé il y a quelques mois la secrétaire d’Etat Nawal Ben Hamou sur la place de lutte contre l’antisémitisme dans les politiques régionales et je la réinterroge dans les prochaines semaines sur le sujet. Si des subsides sont octroyés de manière ponctuelle pour tel ou tel projet, cela reste insuffisant et il manque une stratégie globale pour attaquer ce phénomène nauséeux en profondeur. Et je ne peux que regretter que, même si le mot antisémitisme se retrouve dans la Déclaration de politique générale, il n’en soit pas de même au niveau régional.

Je regrette toujours que le racisme anti-arabe, la négrophobie, le racisme à l’encontre des personnes asiatiques ou encore l’homophobie, peuvent, à juste titre, compter sur un large soutien de tous milieux confondus. La réciproque n’est pas toujours vraie pour l’antisémitisme. Le combat contre l’antisémitisme ne doit pas être l’apanage des Juifs, Ina Van Looy l’a rappelé. Cela nous concerne toutes et tous, à l’instar de toutes les formes de racisme et d’intolérance.

Avec une autre casquette, j’ai géré jusqu’il y a peu pendant des années le site Antisemitisme.be qui recense l’antisémitisme en Belgique en collaboration avec UNIA. Ca aurait aussi été intéressant de les entendre ici.
Dans ce cadre, au sein de la cellule fédérale de veille contre l’antisémitisme, j’ai eu l’occasion de demander à plusieurs reprises que les ministères de la Justice et de l’Intérieur adaptent les formulaires de plainte auprès de la police et leur permettent de cocher des cases correspondants aux différents crimes de haine (homophobie, racisme anti-arabe, négrophobie, antisémitisme, asiaphobie, etc…) reportés par les victimes afin d’affiner à la source les données et poser un meilleur diagnotsic. Cela pourrait faire partie des recommandations.

Pour conclure, les préjugés à l’égard des Juifs sont terribles et encore très présents. Et ils ne sont pas uniquement le fait de l’extrême-droite comme certains le laissent penser. Diverses études, comme celles de Joel Kotek et Tournemenne, démontrent que l’antisémitisme a aujourd’hui d’autres visages et d’autres origines. On ne peut fermer les yeux, on ne peut le nier, on ne peut l’excuser. Le contraire serait malhonnête et dangereux.

Il est important de poser le bon diagnostic, sans tabou.

Il est aussi important d’être juste et honnête dans les choix des mots utilisés parce qu’ils peuvent blesser, parce qu’ils blessent. Mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du Monde comme l’a dit Albert Camus.

Il faut que notre Parlement, et notre Gouvernement, soient à la hauteur de ce fléau qui ronge notre société, tant à droite qu’à gauche. Et j’espère que, au-delà des déclarations des uns et des autres, ces Assises permettront de faire ressortir des recommandations concrètes aussi pour lutter efficacement contre l’antisémitisme comme contre toutes les discriminations.

Marc Loewenstein